Jazz et peinture
Il espère la revoir en train de baiser, au lieu de se masturber bêtement de l’autre côté d’une cloison de chambre d’hôtel, au-dessus du bidet (pas de tache, évacuation immédiate). …Après son exploration donc des couloirs de l’hôtel, le Père Duguay ne s’en tient pas là. Rappelons ceci : vous connaissez de ces petits abbés chafouins, cafards, tout noirs ; de ces gros abbés ventrus. Duguay n’est ni grand ni petit, ni blond ni brun, ni…, ni. C’est déjà beaucoup, c’est trop qu’il soit ecclésiastique - vous en connaissez beaucoup, vous, des ecclésiastiques ? suffisamment pour qu’on puisse en établir une, voire des typologies ?
L’église de Châteauneuf-de-Randon est noire, son porche en lave s’ouvre en biais face au bistrot-cartes-postales, et la ruelle qui les sépare fomente de foutus courants d’air. L’abbé Duguay rase les murs ; il ne se sent chez lui que dans son église, multiplie les signes de croix, redonne l’argent maigrelet de ses quętes dans les troncs, ā saint Antoine, à sainte Thérèse (qui a vraiment une gueule de paysanne bornée, obtuse comme ce n’est pas permis, pas étonnant qu’elle ait vu un grand mur gris devant ses yeux au moment de mourir au lieu du Christ - “Le Christ est peut-être un grand mur gris”, lisons-nous dans une notice édifiante.
Duguay prie, bras en croix, à genoux ou de tout son long sur les dalles - prenant soin que le porche soit fermé - il se souvient des vieilles qui ont fait virer son prédécesseur pour avoir mis en doute la virginité de Marie ; des mêmes, ou de leurs mères, pour le pauvre abbé Riquet parti en Terre Sainte avec l’argent de son jubilé au lieu de le redonner aux pauvres. L’abbé Duguay passe un peu trop souvent derrière le vieil autel, celui qui ne sert plus depuis les foutues messes face aux fidèles, et voit traîner là bien de la poussière, bien des chandeliers fendus.
Une nuit de son vivant, passant par les Landes, il s’était réfugié au fond d’un café, avant fermeture. Et sans le savoir - mon Dieu, accordez-moi la conscience des mouvements de mon visage - il avait tant multiplié les tics qu’un homme au bar, paysan, ou chômeur, l’avait regardé de faįon bizarre, puis s’était détaché vers lui, sans se faire remarquer des autres
L’abbé Duguay, pour l’heure en civil, reconnut alors avec un horrible malaise que cet homme pensait l’aborder, à l’écart, pour l’inviter chez lui, volets fermés. Il s’éclipsa, et ne voyagea plus. Voilà pourquoi aussi il refermait toujours sur lui les vantaux de son église et de son presbytère : une génuflexion, la sacristie, puis son chez soi, comportant grâce ā Dieu double issue.
Parfois il saluait l’autel ā la nazie, en claquant les talons.
L’invention du siècle qu’il appréciait le plus, c’était le téléphone. Il obtenait instantanément, dans la discrétion la plus totale, cet Arabe du Bassin d’Arcachon, démesurément grossi, qu’il avait donc rencontré au fond de ce café du fond des Landes ; et tous deux, Kader Ben Zaf et Duguay, obéissaient ā leurs maîtres, afin de reforger deux maîtresses nouvelles : Hélène Dubost, terne, appliquée sculptrice du dimanche ; son amant, le Docteur Matz (était-il le seul ?) désirait l’élever au rang d’artiste locale, en lui faisant miroiter les conditions avantageuses d’un café-galerie
